Un hiver en Egypte – Eugène Poitou

Un hiver en Egypte

Il y a quarante ans, le voyage d’Egypte était encore un long et difficile voyage. Aujourd’hui, grâce à la vapeur, l’Egypte n’est plus qu’à six jours de la France, … Eugène Poitou

Depuis un demi-siècle , la guerre, le commerce, la science et les arts de l’Europe poussent incessamment vers ce monde si longtemps fermé, si longtemps hostile, une croisade infatigable; et la civilisation moderne, avec ses forces multiples , reprend aujourd’hui pour la mener à terme, il faut l’espérer, cette œuvre de réaction contre la barbarie que le christianisme, il y a six siècles, tenta d’accomplir par l’enthousiasme de la foi et la puissance des armes.

Il y a quarante ans, le voyage d’Egypte était encore un long et difficile voyage. Aujourd’hui, grâce à la vapeur, l’Egypte n’est plus qu’à six jours de la France, le Caire n’est plus qu’à une semaine de Paris. La route d’Alexandrie à Suez est la grande route de l’Inde, et l’on y trouve presque autant d’Anglais que de Douvres à Calais. Déjà un chemin de fer relie la Méditerranée à la mer Rouge, et bientôt, on est fondé à le croire, un canal coupera l1isthme et ouvrira aux vaisseaux la communication des deux mers. Le commerce de la moitié du monde passera par là. Mais il est temps d’aller visiter la vieille Egypte. Dans cent ans, il est à croire qu’il n’en restera pas grand chose. Dans cent ans, elle sera devenue aussi banale que le sont aujourd’hui la Suisse et l’Italie. Déjà d’étranges contrastes y frappent les regards : on y voit de toutes parts fumer les usines; les raffineries élèvent parmi les palmiers et les minarets leurs noires et gigantesques cheminées; des bateaux à vapeur sillonnent le Nil, au grand effroi des crocodiles sacrés. L’affluence des touristes y augmente d’année en année; les Américains surtout, qui tous les étés s’abattent sur l’ancien monde, y apportent en foule leur opulence ennuyée et leur sans-façon démocratique. Bientôt le vieux Nil, le fleuve divin, ne sera plus qu’un fleuve profane, une grande voie commerciale comme l’Escaut ou la Tamise. On le remontera , non plus comme aujourd’hui en barque et à la voile, au chant monotone des Arabes, mais comme on remonte le Rhin, sur de rapides steamers, en troupeau de touristes, qui sait même?… peut-être en train de plaisir. Alors, adieu l’originalité, adieu la poésie de ces bords silencieux et mélancoliques. J’ai peur même que ces ruines qui sont aujourd’hui la seule gloire de l’Egypte, ne disparaissent bientôt, ou sous l’avidité industrielle qui en fait de la chaux et en bâtit des usines, ou sous la curiosité destructive des voyageurs qui en emportent chacun un morceau : si bien que la civilisation ne leur aura pas été moins funeste que la barbarie.

Il faut donc se hâter, si l’on veut encore voir l’Egypte telle que l’imagination l’a rêvée, telle que l’histoire et la poésie nous l’ont peinte, belle de sa solitude et de sa tristesse, endormie comme le Sphinx au pied de ses pyramides, majestueuse comme le désert, mystérieuse comme son fleuve, et gardant dans les plaines muettes de Karnac et la Vallée des Tombeaux, les plus grandes ruines du monde et les plus étonnants monuments des civilisations antiques.

Ce sont là, entre plusieurs autres, les raisons qui me décidèrent, au commencement de l’hiver de 1857, à faire une excursion aux bords du Nil. Obligé d’aller demander à un climat plus doux le rétablissement d’une santé profondément altérée, j’étais, je l’avoue, attiré vers cette terre fameuse par la poésie des souvenirs, par la grandeur des monuments, plus encore peut-être que par la beauté tant vantée de son ciel et l’éclat de son soleil sans nuages.
(…)
S’il vous faut seulement les douceurs d’un climat toujours tiède et toujours égal, vous les trouverez à Alger, à Madère, à Corfou. Mais si, durant les tristes mois de notre hiver, vous voulez aux beautés de la nature et aux sourires du ciel unir le spectacle de grandes choses et l’émotion de grands souvenirs, l’Egypte seule peut vous offrir ce rare et merveilleux assemblage. De tous les voyages qui se peuvent faire dans l’ancien monde, il n’en est pas, on peut le dire, qui présente un attrait plus vif, un charme plus varié, un intérêt plus puissant. Pour moi, ce rapide passage en Orient, ce trop court séjour au Caire; cette navigation du Nil avec ses lenteurs et ses hasards, avec ses aspects mélancoliques et ses couchers de soleil incomparables; ces bords fameux couverts des plus prodigieuses ruines; cette antique civilisation évoquée de la nuit des temps au pied du Sphinx et des obélisques de Karnac : tous ces spectacles, toutes ces émotions m’ont fait un trésor de souvenirs que je n’échangerais pour aucun autre.

«Eugene Poitou»

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